Ecouter ?

17 décembre 2008 par Thierry Bourgeon | courtoisie | Tags: ,

Georges Brassens : tu sais, à force de réciter des poèmes en classe et d’écouter des chansons, on voit a peu près comment ça se fabrique.

André Seve : mais tu as travaillé la versification ?

G.B : la plupart de ceux qui écrivent des chansons n’ont pas étudié la versification. On est fait pour écrire des chansons ou n’est pas fait pour ça. Si on est fait pour ça, on n’a pas tellement besoin d’apprendre des règles.

A.S : toi, tu les as apprises ?

G.B : oui, plus tard parce que je raffinais un peu, mais …

A.S : tu en as conservé de tes premières chansons ?

G.B : non, on peut écrire des chansons sans … tu ne m’écoutes pas ?

A.S : non, c’est parce que …

G.B : tu suis ta pensée, je sens ça. Tu viens ici avec des idées préconçues et tu veux toujours suivre ton chemin, pas le mien. Quand j’avance quelque part sur une idée, il faut me laisser partir et tu m’arrêtes. Là, j’aurais pu dire des choses mieux mais il faut le temps que ça vienne.

A.S : on y reviendra.

G.B : il ne faut pas dire qu’on y reviendra, il faut qu’on continue de parler sans que tu t’occupes des questions que tu as fabriquées ou que toi, tu veux suivre. Veux-tu Brassens ou veux-tu fabriquer Brassens ? si tu suis ton idée, tu perds ce que moi en suivant ce qui me venait, j’allais te dire …

A.S : les spécialistes n’ont pas su m’ouvrir à tes musiques ni même tellement à tes textes.

G.B : Parce que toi, tu ne t’ouvres que si tu veux. Depuis que tu me questionnes, je le vois bien. Quand je t’explique quelque chose qui ne coïncide pas avec ce que tu voulais que je te dise, tu détournes la conversation.

A.S : moins maintenant ? après trois jours d’écoute.

G.B : “d’écoute” si on veut. Non, tu attends, tu attends et quand ça coïncide avec ce que tu attends, pof, ça fait tilt tu me regardes d’une façon vivante, tu es ouvert. Mais quand ça ne coïncide pas, je vois ton visage sans vie, je te surveille tu sais, j’en apprends beaucoup sur toi en observant ton comportement d’interviewer. Tu arrives ici avec un Brassens entièrement préfabriqué dans ta petite tête et tu veux me faire entrer là-dedans. La seule chose qui t’intéresse c’est de me faire dire ce que d’après toi, Brassens doit dire, ce que Brassens doit être. Tu pourrais avoir le vrai Brassens et en tous cas, un Brassens  inattendu mais tu t’es préparé au Brassens que tu veux. On attend toujours les êtres comme on les veut, on n’est pas prêt à la surprise.

Extrait de ” Toute une vie pour la chanson ”
André SEVE interroge Georges BRASSENS
Le Centurion - Paris - 1975


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